Le « Monde d’après »: Appel au réveil des consciences pour le cacao du « monde d’après »

Par Nico Regout sur le site de chocolat-confiserie-magazine

Nous publions ce jour l’ « Appel au réveil … » que lance Nico Regout, la fondatrice et directrice de la société Le Cercle du Cacao. Elle est tout à la fois, experte en cacao, sourceuse, consultante spécialisée dans l’achat de fèves de cacao en direct, exploratrice, formatrice, conférencière… Elle profite de cette période si particulière pour nous interpeller…

Les consommateurs ont-ils conscience que le chocolat qui les régale est au cœur de tous les challenges environnementaux, économiques et sociaux de notre planète ?

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec l’actualité de la pandémie qui s’est abattue sur notre planète. La presse entière parle d’un « monde d’après », espérant des leçons à tirer du séisme engendré par le Covid-19. Des auteurs de tous bords s’emballent, faisant naître une prose apocalyptique ou au contraire pleine d’espoir d’une prise de conscience éthique et environnementale pouvant sauver l’humanité.

Je retiendrai les visions positives des discussions portant sur les menaces terribles que notre irresponsabilité en tant qu’espèce humaine ont engendrées. Les virus étaient là avant l’apparition de l’Homme et ont participé à l’évolution du monde vivant. Les virus et les bactéries nous survivront. On pourrait aller jusqu’à se demander si ce virus, en s’attaquant aux humains, ceux-là mêmes qui ont colonisé la Terre en détruisant la biodiversité, n’agit pas comme moyen de défense du monde vivant. Serait-il un moteur de rééquilibrage ?

Depuis plus de vingt ans, je mets en lumière les périls amers qui font partie de l’univers prétendument magique du cacao et du chocolat. En voici quelques exemples : destruction de la biodiversité végétale et animale au sein des écosystèmes, déforestation massive des forêts du monde entier et principalement du poumon amazonien, destruction des barrières entre nous et le monde sauvage (remplacées par des cultures et des élevages intensifs), manipulations génétiques, danger de la fonte du permafrost, destruction de la biosphère, augmentation anarchique de l’empreinte carbone, emploi massif de produits toxiques (contaminants ; comme le glyphosate), appauvrissement permanent et exploitation des populations les plus précarisées engendrant la traite des êtres humains, le travail des enfants, et la problématique des enfants esclaves. Tous ces exemples parmi bien d’autres s’appliquent in extenso aux dérives que l’on constate en de nombreux pays de la « ceinture du cacao ».

Ma bataille, souvent en solitaire, se trouve galvanisée par les alarmes dénonçant les nombreux maux existants et qui s’appliquent parfaitement aux propos tenus par mon équipe et moi-même au sein du Cercle du Cacao.

Pour ma part, la raison principale de toutes ces déviances est simple : un libéralisme économique à outrance. Notre société de consommation en veut toujours plus et plus vite pour le bien d’une minorité égoïste et aveugle. Le « monde d’avant » est à revoir complètement, il n’est peut-être pas encore trop tard mais il est grand temps d’agir.

Refusons la soumission aux dictatures, aux politiques ultra-libérales, égoïstes et protectionnistes, basées avant tout sur la croissance économique, l’exploitation des richesses et la consommation.

Pour créer un monde de demain qui corrigerait ces déviances, seuls les bons choix permettront d’avancer vers la bonne direction. Qui dit choix dit aussi abandons, pour un changement radical. Ce changement n’est pas gagné et mon espoir est qu’il profite aussi au monde du cacao et du chocolat.

Depuis ma nouvelle orientation professionnelle (passage du monde des assurances au monde du chocolat), c’est en allant à la recherche des meilleures fèves de cacao que j’ai trouvé ma véritable vocation : sur le terrain, là où tout est à faire, faire reconnaitre et découvrir afin d’éveiller la conscience de tous.

La culture du cacao illustre à elle seule les enjeux humains et écologiques de notre époque : comment produire avec parcimonie une qualité optimale d’une façon irréprochable avec un juste retour pour les producteurs ?

Les responsables de l’hyperconsommation du chocolat, entrainant la production intensive du cacao, sont les lobbies et industries de production du cacao et du chocolat, les politiques des pays industriels et exportateurs ainsi que les consommateurs.

Les lobbies, favorisés et aidés par les politiques des pays industriels et exportateurs, disent répondre à une demande des consommateurs qu’ils ont eux-mêmes incitée et programmée. Selon eux, il faut absolument du chocolat pour tous à faible coût, en quantité grandissante, ce qui favorise une hyperconsommation. Les consommateurs, ignorant des enjeux sociaux et environnementaux, achètent au prix le moins cher, souvent bernés par des labels vide de sens.

Ma réflexion porte sur une remise en question complète de ce marché.

Le marché du cacao aujourd’hui.

Le cacao est devenu une commodité vendue avant d’être produite. Les prix sont maintenus artificiellement bas.

En outre, la production intensive a entrainé au cours du 20e siècle une déforestation massive ayant pour but l’augmentation des surfaces à cultiver. Dès les années 2000, malgré les promesses répétées des grandes entreprises du cacao et du chocolat de limiter cette déforestation, la situation n’a fait qu’empirer.

Les cacaoyers traditionnels, natifs et ancestraux, sont remplacés par des monocultures de cacaoyers hyperproductifs issus de manipulations génétiques prenant la forme de sélection variétale extrême (à ne pas confondre avec des OGM).

A titre d’exemple, un petit domaine familial de plantations au sein d’un écosystème préservé peut produire 350 kg à 1 tonne par hectare, sans désherbant, pesticide ou intrant chimique. Une plantation de monoculture de CCN-51 (un exemple de variété hyperproductive) offrira à ses propriétaires une mégaproduction de 2 tonnes à 3 tonnes par hectare, on parle même au Brésil de recherches en cours prévoyant des rentabilités encore beaucoup plus impressionnantes pouvant aller jusqu’à 7 tonnes par hectare.

En outre, un cacaoyer met en moyenne 4 ans pour devenir productif, ce que l’on nomme le « slow cacao ». Il faut permettre à la nature de prendre le temps nécessaire pour en récolter ses fruits. Grâce aux nouveaux programmes, dès un an, les récoltes peuvent démarrer. Nous parlerons donc d’un « fast cacao ».

Les nouvelles variétés engendrent de grosses graines pouvant peser jusqu’à 3 g alors que le poids naturel d’une graine est aux alentours d’1 g. Les variétés productives remplaçant progressivement les cacaos natifs ou ancestraux sont responsables de la disparition progressive, en plantation, des variétés plus anciennes.

Le système correspond parfaitement à une volonté généralisée de production massive. Celle-ci n’est pas gratuite et ces cacaoyers de nouvelle génération demandent des apports gigantesques en intrants chimiques valorisant au maximum une croissance toujours plus importante.

L’organoleptique des fèves passe par ailleurs au second plan dans ce programme de fèves hyperproductives. A cet égard, afin de donner des saveurs aux fèves qui les avaient perdues au profit de leur productivité, la recherche pour une optimisation de nouveaux systèmes de fermentation est en pleine évolution, bien que celle-ci se passe à l’abri des regards !

Ce genre de programme, très répandu en Amérique latine, demande des investissements importants et n’est pas à la portée des petits planteurs dont le travail est en outre remplacé par la machine.

En Afrique de l’ouest, on retrouve néanmoins quelques hyperproductifs comme le « Mercedes », surtout en Côte d’Ivoire et au Ghana (les deux pays représentant 60 % de la production mondiale). L’implémentation d’hyperproductifs en Afrique se fait dans une moindre proportion car très couteuse. Par contre, la déforestation y est beaucoup plus massive (voir bibliographie La Déforestation Amère du Chocolat). C’est dans ces régions que la destruction des écosystèmes et le défrichage des forêts est le plus spectaculaire. De nombreux parcs nationaux et terroirs protégés sont défrichés et remplacés par des exploitations de cacao. La destruction des habitats d’espèces animales déjà menacées d’extinction est alarmante, comme c’est le cas pour l’éléphant, ce symbole de l’Afrique. Celui-ci, en voie de disparition, est chassé de ses forêts au profit du dieu chocolat. N’oublions pas qu’une fabrique de chocolat industriel bien connue a fait de l’éléphant son effigie depuis 1906, contribuant aujourd’hui paradoxalement à la disparition de ce majestueux animal !

Le risque de l’éradication totale de cacaos rares et natifs est imminent. Dans les 5 à 10 ans à venir, si rien ne change, toutes ces variétés auront disparu des plantations au profit d’une uniformisation des graines. Par contre, la pénurie du chocolat issue de la production mondiale de cacao « bulk » est bien loin de s’éteindre !

Les conséquences de ce type de culture sont similaires à celles de la production d’huile de palme : déforestation, appauvrissement rapide des sols, perte de la diversité animale, végétale et uniformisation génétique des hybrides de cacao.

En outre, les revenus des paysans sont insignifiants face à l’enrichissement des multiples intermédiaires de la chaine cacao entrainant l’appauvrissement constant des planteurs situés au bas de ce circuit alors qu’ils devraient être au premier plan de l’échelle des valeurs !

La pauvreté des paysans est une des causes du travail des enfants et la vente de ceux-ci entrainant des pratiques d’esclavagisme. Les cultivateurs, complètements épuisés vers la trentaine, ne sont plus capables de travailler sans l’aide de leurs enfants. Nous ne parlons pas de gardiennage mais de travaux épuisants comme le fait de porter des sacs, défricher à mains nues, manipuler la machette. De plus les maigres revenus de ces cultivateurs ne leur permettent pas de se nourrir décemment ni de scolariser les enfants. On compte plusieurs millions d’enfants impliqués dans la récolte du cacao, surtout en Afrique de l’Ouest, ce nombre étant en perpétuelle croissance.

Une augmentation de la cote du cacao à la bourse de New York ou de Londres ne changerait que d’une manière minimaliste les rémunérations des paysans planteurs mais accroîtrera considérablement la rétribution des nombreux intermédiaires de la filière traditionnelle du cacao.

Des solutions existent pour changer le comportement des grands industriels du cacao et du chocolat, des politiques et ouvrir les yeux des consommateurs par une meilleure connaissance d’une denrée qui n’est pas issue d’un monde magique. Nous devons aujourd’hui compter sur les jeunes générations, qui ont déjà prouvé avoir un impact médiatique stupéfiant, à l’exemple de Greta Thunberg et des marches pour le climat. 

Soyons optimistes, ne menons pas une guerre mais un combat, David devra vaincre Goliath. Les légendes sont proches des réalités. Un chocolatier français, bien connu, m’a un jour appelée David. «Allô David ?» m’a-t-il dit. J’ai répondu qu’il devait s’agir d’une erreur. Il a ri, «non Nico, c’est bien vous David!».

Pour obtenir un cacao durable dans un secteur où tous les intervenants auront une place, il est important d’établir une ligne déontologique durable (environnementale, économique, sociale), traçable et transparente.

Actuellement toutes les stratégies qui ont tenté de contribuer à des améliorations n’ont donné que peu de résultat ou même aggravé la situation. On constate une augmentation de la déforestation, de la pauvreté des planteurs et de leur exploitation.

Je ne vois pas la nécessité d’énumérer tous les labels et certifications qui ont été émis et qui finalement endorment le consommateur, peu au courant de la réalité du terrain. Ce ne sont que des indicateurs. Ils ne se suffisent pas à̀ eux-mêmes et ne remplacent pas une expérience personnelle et un pragmatisme local. Beaucoup de ces labels sont peu ambitieux et datent des années 1990 : Bio, équitable, UTZ, Rainforest. La norme la plus récente ISO 34101 (datant des années 2010) pour un cacao durable et traçable présente par ailleurs beaucoup de lacunes et profite de nombreux vides juridiques.

En ce qui concerne le cacao bio, il s’agit d’une belle initiative à la base mais valable seulement pour une minorité de bons cacaos. La majorité du cacao issu de l’agriculture biologique permet d’écouler du bulk de masse avec un label de plus, qui ne garantit en rien le côté équitable pour le cultivateur, la qualité du choix des variétés de cacaoyers et la protection de la biodiversité. C’est une fois de plus pour l’industrie un moyen de faire des bénéfices profitant de la crédulité des consommateurs.

Sur la majorité des tablettes de chocolat vendues en supermarché, un grand nombre de labels remplissent la plus grande partie de l’emballage. Ce que vous ne retrouverez pas sur les emballages des chocolatiers renommés, qui n’ont pas besoin de labels pour prouver leur qualité.

Trois concepts fondamentaux permettront la mise en place de bonnes pratiques.

Le « Direct Cacao »

Le chocolatier et le planteur sont extrêmement déconnectés du parcours physique de la fève. La multiplication des intermédiaires est impressionnante : planteurs, récoltants, propriétaires de la plantation, centres de traitement postrécolte, coopératives de premier niveau, coopératives de second niveau, consolidateurs, exportateurs, brokers internationaux, presses, couverturiers, grossistes, chocolatiers…

En sautant un grand nombre d’intermédiaires (grâce à une chaîne plus courte rapprochant les deux extrémités) la négociation de prix se fera le plus directement possible en valorisant le cacao à sa juste valeur, selon des critères de qualités précis permettant une sélection optimale, traçable, durable et transparente.

Ce système est plus facilement réalisable par les chocolatiers produisant leur chocolat directement de la fève à la tablette, production souvent appelée « bean-to-bar ».

Mon rôle est de mettre chocolatiers et planteurs en relation et négocier un prix juste afin de pouvoir rémunérer décemment les planteurs, premier maillon de la chaine de production. Les prix n’ayant plus de rapport avec ceux de la bourse, ils peuvent être plusieurs fois supérieurs à la cote du jour.

Il est intéressant de savoir que les industriels achètent bien souvent en dessous du prix officiel prétextant un défaut dans le processus postrécolte. À titre d’exemple, je vous vous relate une anecdote vécue par mon associé lors d’un voyage en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Dans ces régions d’Océanie, l’humidité omniprésente est excessivement élevée, et malheureusement les mesures de séchage conseillées, comme un séchage au soleil, ne sont pas respectées par facilité et pour gagner du temps. Le séchage artificiel, souvent au bois, donne au cacao un goût fumé. Ce cacao déclassé est vendu à des prix dérisoires aux lobbies du cacao et revendu ensuite aux chocolatiers comme un cacao « du bout du monde » avec des flaveurs fumées intéressantes. Vous retrouverez souvent sur les emballages du Vanuatu ou de Papouasie l’argument de vente « chocolat au goût fumé » ! Ceci est une fois de plus la preuve du manque de connaissance du chocolatier, trop éloigné de son produit de base.

Les chocolatiers ne transformant pas directement le cacao et s’adressant à des couverturiers devraient exiger avant tout achat de connaitre la provenance exacte des fèves choisies, poser des questions sur l’origine du terroir, du cépage, demander un maximum de renseignements afin d’obtenir plus de transparence. Cela mettra souvent le fournisseur dans l’embarras. Si tous les chocolatiers s’unissaient pour n’acheter qu’un cacao dont les origines sont bien identifiées, je suis certaine que l’industrie changera de comportement.

En résumé, mon travail et celui de mon équipe est de négocier les fèves au cas par cas avec les responsables des plantations et non en se basant sur le prix boursier, ceci afin de permettre aux planteurs d’accéder au juste salaire que mérite leur labeur. Le nombre d’intermédiaires est limité au maximum pour un approvisionnement direct ou le plus direct possible. Les achats suivent un rythme d’approvisionnement basé sur les récoltes. Enfin, la qualité organoleptique est un aspect primordial à toute décision d’achat de fèves.

Le « Slow Cacao »

Par ce terme, nous entendons la préservation des terroirs et des plantations.

Les cacaoyers ancestraux et natifs doivent être privilégiés et valorisés car ils deviennent l’exception. Leur valeur marchande doit augmenter pour éviter qu’ils ne soient remplacés par les programmes plus productifs. Ces programmes, comme ceux du CATIE au Costa Rica, implantent des cacaoyers d’hybrides de Trinitario productifs. Le problème majeur est que ces hybrides sont plantés en remplacement des cacaoyers d’origine, souvent rares, comme les Criollo qui ne répondent plus aux critères de rentabilité maximum. Je peux concevoir l’intérêt de ces plantations d’un point de vue économique (cacao bon marché pour un chocolat industriel), mais il faut absolument garder à l’esprit que ce sont des cacaos à ce point différents qu’ils mériteraient une différenciation de marché.

La maturité du cacaoyer devra toujours être respectée, impliquant une maturité plus tardive. La productivité du cacaoyer sera contrôlée, impliquant une productivité raisonnable, une longévité du cacaoyer accrue et une priorité donnée à la qualité incluant l’organoleptique.

La valorisation de la qualité et non de la quantité justifie le refus de travailler avec des cacaos hyperproductifs tels que le CCN51, CC10 et le PS1319. Ces hybrides hyperproductifs sous forme de semences sont souvent offertes gratuitement aux paysans comme par exemple au Brésil par le CEPLAC (Ministère de l’agriculture). Ces semences donnent souvent naissance à de vastes monocultures ce qui accroit encore plus les surfaces de territoires dont l’écosystème a été appauvri à l’extrême. On n’entend plus que le bruissement de quelques insectes et le silence des oiseaux ! Les monocultures de CCN51 en Equateur on presque totalement éradiqué les variétés natives comme le Nacional mieux connu sous le nom « d’Arriba ».

Le respect des écosystèmes existants est fondamental, et la cohabitation avec des cacaoyers est tout à fait compatible avec le bel exemple de la « cabruca » de la forêt atlantique du Brésil.

Pour les nouvelles plantations l’implantation de systèmes agroforestiers est de rigueur afin de préserver la durabilité de la plantation future. C’est investissements ont un prix qui valorisera les récoltes issues de ces programmes.

Les méthodes d’une agriculture saine et durable sont essentielles, respectueuse de l’environnement, ayant comme principaux objectifs la limitation du recours aux intrants (engrais, produits phytosanitaires…) d’origine industrielle qui engendrent l’appauvrissement rapide des sols causant le déplacement des cultures au bout d’une dizaine d’années. Certains fertilisants de mauvaise qualité causent la détérioration des sols et peuvent augmenter leur concentration en cadmium. Dans les pays d’Amérique latine, où déjà la teneur en cadmium est très élevée, ces engrais (ICP/MS et OES) sont souvent la cause du dépassement des valeurs admises par les normes européennes.

La sélection des fèves devrait être faite de manière à privilégier les cacaos natifs et ancestraux afin de les valoriser et de permettre ainsi de les préserver. Réhabiliter les cacaos en voie de disparition et payer aux producteurs un prix plus élevé permettrait de les inciter à abandonner les programmes de cacao hyperproductif.

Et demain, pourquoi ne pas ramener massivement le cacao à la voile ? Belle expérience que nous avons déjà réalisée à petite échelle. Cette « slow logistique » prendrait certes un peu plus de temps mais son empreinte carbone minimale raviverait nos océans.

Le « Hand in Hand Cacao »

Le négoce du cacao doit être vu comme un vecteur de développement humain, économique et écologique et le cacao lui-même ne doit plus seulement être considéré comme une matière première.

Les revenus justement distribués, en minimisant le nombre d’intermédiaires et en payant le juste prix permettront un lien de confiance entre les acheteurs et les responsables des plantations.

Les relations établies entre le négociant et les planteurs partenaires sont des relations basées avant tout sur la confiance mutuelle.

Un contrat sera généralement considéré comme un support à ranger dans un tiroir, la vraie relation d’égal à égal est celle qui perdurera à travers le temps. En effet, le négoce des fèves sans connaissance des plantations ni visites aux planteurs n’est pas envisageable. Néanmoins, en ces moments difficiles de Covid-19, les relations sont maintenues régulièrement par Skype ou WhatsApp ce qui n’engendre que peu de frais et sont malgré tout de bons outils relationnels.

Les échanges avec les planteurs ont également pour but de les guider dans l’application des bonnes pratiques énumérées dans les paragraphes précédents dans les cas où toutes ne seraient pas encore mises en application.

Il est aussi important de pouvoir défendre la liberté de décision des planteurs face à des instances qui pourraient les intimider et les inciter à de mauvais choix.

En participant à l’augmentation du pouvoir d’achat des acteurs de base de la production cacaoyère on diminuera l’exode rural, on rendra les enfants aux écoles et on permettra aux familles de retrouver une vie décente.

La confiance s’établit également grâce à une volonté et une vision de relation à long terme. C’est ainsi que le négoce peut devenir vecteur de développement, ce qui n’est bien évidemment pas le cas des contrats d’achat unique ou à très court terme. Ces contrats, sans contact, engendrent des relations inégalitaires entre les planteurs et des acheteurs en position de monopsone ou d’oligopsone. Cette situation arrive malheureusement très souvent, c’est la force injuste du pouvoir des lobbies.

Pour réussir un futur responsable, tous les secteurs du cacao et du chocolat devront parvenir à collaborer efficacement avec les gouvernements des pays concernés et mettre en commun leurs ressources afin d’aider à réaliser tous les objectifs évoqués ci-dessus.

Une prise de conscience concrète des consommateurs et des chocolatiers devra s’installer rapidement. Il est grand temps de se poser les bonnes questions. Est-il normal de trouver en supermarché des tablettes de chocolat en vente au prix de 1€ à 3€ ? Sont-ils conscients qu’ils cautionnent le travail et l’esclavage des enfants en mangeant tranquillement une tablette devant une émission de télévision dénoncant les faces obscures du cacao? Comme par exemple, celle de France 2 «La face cachée du cacao ivoirien» du 21 septembre 2019 ou, plus récemment, sur France 5, le 20 décembre dernier «Les routes de l’impossible: Côte d’Ivoire, Or et Cacao pour quelques pépites».

Je terminerai par une note d’espoir : la parole se libère de plus en plus, des articles et des émissions de télévision ont commencé à dévoiler la face cachée de l’univers du cacao et du chocolat.

Dès le début de mes investigations, je suis devenue, pour certains, dérangeante et donc «une femme à abattre»! Je remets tous mes espoirs dans une vision positive d’un monde «d’après».

Nous devons dépasser nos peurs, vivre nos rêves, faire de bons choix et agir.

Rappelons-nous enfin que tout n’est que choix, et que nos choix seuls détermineront la forme de ce monde d’après.

Je termine cet article en vous conseillant de lire le discours d’investiture de Franklin Roosevelt, qui eut lieu le 4 mars 1933, et qui correspond toujours parfaitement notre actualité. En voici quelques extraits :

« Donc, premièrement, permettez-moi d’affirmer ma ferme conviction que la seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même — l’indéfinissable, la déraisonnable, l’injustifiable terreur qui paralyse les efforts nécessaires pour convertir la déroute en marche en avant. »

« L’étendue de cette remise en état dépend de l’intensité avec laquelle nous ferons valoir des valeurs sociales plus précieuses que le seul profit matériel. Le bonheur ne réside pas dans la seule possession de biens, il est dans la joie de l’exploit, dans la sensation de l’effort créateur. »

Nico Regout,  experte cacao, fondatrice du Cercle du Cacao SRL à Bruxelles.

Sourceuse de fèves dans le monde entier pour les chocolatiers torréfacteurs. Vice Présidente de l’Académie Française du Chocolat et de la Confiserie et animatrice de la Commission Ethique de celle-ci.


Bibliographie :

– Carnets de voyages de Nico Regout et Mathieu Bours parus dans Chocolat et Confiserie Magazine

– La déforestation amère du chocolat: comment les forêts classées deviennent du « cacao classé » – Estelle Higonnet, Marisa Bellantonio et Glem Hurowitz – Editions Mighty Earth 2017

– La revanche de la nature – Aymeric Caron – Albin Michel 2020

– Cacao dans l’État de Bahia au Brésil – Professeur Sonia Collin

– Ce sera mieux après … sauf si on est trop cons – Philippe Bloch – Ventana Editions 2020